Amour/adoration, posséder et être possédé, concilier tendresse et douleur

« mieux, - ne pas être afin de réaliser en l’autre »[1]

Aimer est très méthodiquement fondre, c'est-à-dire : aimer consiste à envisager, avec tout le sérieux que la situation exige, à progressivement disparaître pour devenir un écho - imaginaire - de l’être - imaginaire - aimé. Il y a une forme de complaisance dans le malheur de cesser d’exister pour ne plus sentir qu’à travers un portrait projeté, surtout, un portrait que l’on peut obtenir/posséder donc maîtriser ! C’est abandonner l’existence parce qu’on y préfère l’essence (grotesque) d’un dessin primitif : « je veux « aimer moi-même », je veux aimer - comme un chien… Vous n’avez pas encore compris : mon maître est mort, et moi - à mille lieux et mille ans de distance, je hurle de chagrin - tout simplement ?!) ». Alors, le jouissif vient du primitif et, pourtant, le jouissif vient de parfaitement et magnifiquement savoir exactement ce que l’on fait. Alors, vouloir se réaliser dans l’adulation, ça reste, bêtement, vouloir se réaliser. « je veux qu’il soit moi, comme si nous étions unis, enrhumés dans le même sac de peau »[2] : fondre est se dissoudre, mais très doucement comme dans un délire. C'est précisément ça la fusion, vouloir disparaître et contrôler sa disparition vers un idéal - un peu bancal mais on n'y prête pas vraiment attention. « Chérie t’as un visage et c’est même pas le tien je crois que j’ai perdu le mien je crois que tu vois même pas le lien » - ce fameux rappeur de french hyperpop. La confusion nous attire puisqu'elle nous sauve, elle nous permet d'échapper à travers.

Soyons triste, triste est très bien. Et donc on se rend compte qu’aimer c’est découvrir que l’on adore l’amertume de la mélancolie. [La mélancolie comme temps retrouvé : le passé est du temps perdu, c'est-à-dire du temps qu'on a malheureusement laissé tomber, plus qu'oublié, complètement abandonné. Quel bonheur de retrouver du temps, des séquences, du matériel, du pur dans un océan de flou. C'est comme si la vérité s'était toujours cachée et que tout faisait, enfin, sens : j'étais perdu.e puis j'ai (été) retrouvé. On s'accomplit dans un souvenir auquel on plaque la vérité.]

Indochine, dans une chanson bien nulle : « moi je suis né ici pour n'être qu'avec toi »[3]. C'est un peu comme si l'on savait depuis le début qu'on avait envie de disparaître. Et quoi de mieux que toi, parfait.e, toi que j'imagine, toi en qui j'ai obstinément envie de me fondre. « Avec » est un problème parce qu'il suggère que l'union est possible et, même si on s'accroche à l'idée de dualité pour atténuer le malaise, il est absolument impossible que la fusion soit autre chose qu'une subjugation. « Et malgré tout, je pense parfois que si on peut mourir de bonheur, c’est à moi que la chose arrivera. Et que si un homme voué à la mort peut rester en vie par bonheur alors je resterai en vie »[4]. Donc on veut mourir, mais correctement, et on a choisi comment, ce sera de façon belle, ce sera dans ou plutôt à travers toi.

Mais quelqu'un nous pose problème. « Soudain, l’étude, hors de sa présence accoutumée, était devenue pour moi vide et sans objet ; je me consumais en hypothèses confuses, non dépourvues de jalousie ; et même un peu de haine et de colère surgit en moi  à cause de sa dissimulation, qui me laissait comme un mendiant sous le froid glacial, en dehors de sa véritable vie, moi qui brûlais d’y participer. »[5]. Que faire quand l'autre - bien réel malgré tout - ne coopère pas ? Comme dirait Théa « Y'a rien à faire putain » et c'est bien vrai : on peut contrôler seulement l'image et vaguement soi-même. Le comportement et le bon vouloir de l'autre nous sont parfaitement étrangers (un peu exotiques !). La frustration mélangée au désespoir forment effectivement « un peu de haine ».  En sorte, « il n'est pas mauvais pour une juste balance qu'il y ait dans un coin de mon cœur un peu de fâcherie à votre endroit. »[6]. Oui parce que la personne aimée existe autant et non pas plus que nous, elle est bien réelle, plus tangible qu'on ne la considère. Et le pire est qu'on l'aime en tant qu'être davantage. Être parfait c'est être plus. Et le pire, le pire du pire, c'est qu'on sait exactement que ce qu'on aime est ce qu'on n'imagine pas : ce qu'on aime est ce que la personne est, ce qu'elle sait ou ne sait pas qu'elle est, en fait ce que l'on aime c'est l'entier total.

« J’ai vu aujourd’hui un plan de Vienne ; et je suis resté un moment sans comprendre qu’on ait bâti une si grande ville alors que tu n’as besoin que d’une chambre »[7]. La solution devient le problème, c'est-à-dire que l'autre devient tout et envenime les espaces et le temps, il y a une distorsion qui s'organise méthodiquement, avec l'accord du subjugué, et finit en désastre matériel. Plus rien n'existe, donc ne fait sens, sans le prisme - la prise - de toi.

Le temps d'amour est déjà scellé, c'est trop tard car trop tôt, on sait que l'autre arrive à son tout. « C’était le dernier rose de mes joues, en décembre 1918. Sonetchka toute entière - mon dernier rose aux joues. Car depuis lors, à peu près, j’ai commencé à avoir ce teint - sans couleur, qui ne me quittera sans doute plus jamais, jusqu’à la non-couleur ultime.

Était-ce brûler à sa rencontre ? Était-ce le réglet de sa flamme brève mais continuelle ?

… Je suis heureuse que mon dernier rose aux joues ait jeté son dévolu sur Sonetchka. »[8] 

Notre premier et dernier sentiment, notre accomplissement, notre seul souvenir : aimer est savoir qu'il n'y a que ça.

Être démangé.e

Je suis cynique parce que rationaliser sa propre disparition est étrangement facile. Le fait est que je t'aime et que je ne veux pas comprendre ni jamais m'empêcher.


[1] Tsvetaïeva, Histoire de Sonetchka.

[2] Barthes, et le screen d'après aussi. On reviendra sur l'union.

[3] J'écoute cette chanson tout le temps juste pour cette phrase, le reste est nul et m'énerve donc je fais abstraction mais quand cette phrase arrive je me fige totalement et donc les trois accords - nuls - me captivent et j'y pense je pense constamment à cette phrase et à comment on peut écrire et composer des choses aussi merdiques mais sortir cette ligne.

[4] Kafka Milena.

[5] Zweig.

[6] Kafka.

[7] Kafka, encore. Il a dû être fier de cette phrase, moi aussi je suis fier.e de lui parce que c'est compliqué de décrire aussi précisément comment les lieux se tordent au contact de la personne aimée.

[8] Tsvetaïeva, Ibid.